30 mayo 2011

Indigna os »

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Ma dernière chronique du 10 mai sur la « lassitude démocratique » n’a évidemment pas déclenché les rassemblements de Madrid, de Barcelone, d’Athènes, etc., mais elle m’a préparé à leur compréhension et aussi à mon interrogation sur les suites du mouvement suscité par le livre de Stéphane Hessel.

Les rassemblements « d’indignés », s’ils reprennent la consigne de S. Hessel pour se manifester, ils s’inspirent dans la forme de « la révolution du jasmin » de Tunis et du « printemps arabe » poursuivi au Caire et au Yémen : Occupation pacifique de lieux symboliques et défi aux autorités en place pour demander des réformes et plus de démocratie.

Pourtant, le contexte est différent. Même si à Barcelone il y a eu un dégagement musclé de la place de Catalunya, depuis réoccupée, il n’y a pas usage d’armes contre les manifestants. Il n’y a pas en face un gouvernement et un régime tyrannique, mais une démocratie. Il n’y a pas une armée ni une police prêtes à tuer, mais des autorités « désarmées » par leur indécision par rapport à une situation imprévue.

Je me sens interpellé par la réaction de jeunes qui se sont inspirés du printemps arabe pour aller plus loin que je ne le faisais dans la contestation du système politique démocratique qu’ils rejettent.

Je ne peux que leur donner raison quand on apprend tous les jours par la lecture des journaux et l’écoute des média audiovisuels que la corruption est reine. Ne nous voilons pas la face en considérant qu’elle n’existe chez nous que lorsqu’elle se dévoile dans tel ou tel cas.

En pleine crise, dans une lourde crise du « ladrillo », (du bâtiment) en Espagne, comment seraient-ils insensibles aux indemnités que des maires se votent représentant souvent des sommes supérieures à celle rémunérant le premier ministre ? Comment seraient-ils insensibles aux très nombreuses affaires de corruption d’édiles par des promoteurs qui se traduisent par une carte d’Espagne recouverte de cas concrets répertoriés pour l’un ou l’autre parti… Plus à droite ?... cela importe peu devant le nombre de cas à gauche aussi !...

J’ai peu de connaissances sur la situation quotidienne en Grèce, mais je sais que depuis des années le clientélisme a gaspillé allègrement les subventions européennes et les pensions nationales diverses. Le contrecoup actuel de rigueur ne peut qu’être mal ressenti, avec le sentiment que les politiques, responsables de la démagogie antérieure, n’ont rien perdu et qu’ils gardent tous leurs avantages.

Fort taux de chômage, plus encore chez les jeunes, diplômés sans futur, baisse des salaires, diminution des prestations antérieures, donc finalement baisse du pouvoir d’achat, difficultés de crédit avec des taux en hausse, un secteur bancaire en faillite mais racheté en priorité par les gouvernements et dont les dirigeants se gobergent avec des bonus mirobolants… Tout cela se ressent partout et occasionne une frustration qui ne peut que déboucher sur un rejet d’un système qui permet cela.

Mais ici, contrairement au printemps arabe, nous sommes en démocratie et ce n’est pas l’obtention des libertés ni l’instauration d’une démocratie qui sont l’aspiration d’une solution pour les « indignés. »

Pour avoir soulevé depuis des années les risques de rejet de la classe politique, je vois là des manifestations prévisibles un jour ou l’autre, quoique spontanées dans leur éclosion, sur un appel à prendre les choses en main, à s’engager, à ne pas se résigner, à forcer les responsables politiques à moraliser leur action, à respecter des valeurs essentielles issues du sacrifice dans la dernière guerre mondiale d’autres jeunes, qui voulaient laisser après eux un monde meilleur.

Oui, je crois et j’ai toujours cru que la démocratie, malgré ses défauts, est le meilleur de tous les régimes. Mais j’ai constaté la lassitude des citoyens qui ne supportent plus les pratiques indignes, les compromissions et la médiocrité qui discréditent le système. Je n’oublie pas que Montesquieu définissait la démocratie par la vertu nécessaire de ses élus. Je voudrais qu’on l’enseigne la démocratie sans se limiter à sa seule étymologie, mais comme un système de règles permettant son expression dans un Etat de droit.

Mais ce qui est très inquiétant c’est que les jeunes indignés, dont je ne sais pas aujourd’hui ce que deviendra leur mouvement, contestent le système des partis sur lequel se base la démocratie représentative moderne.

Nous allons vers le « tous pourris ! », le « sortons les sortants », le « qu’ils s’en aillent tous ! » des extrêmes dont les lendemains sont démagogiques et irresponsables.

Je n’ai pas voulu tomber dans l’antiparlementarisme dans mes écrits d’humeur précédents, mais je n’ignore pas et de plus en plus de citoyens le savent, que les privilèges des parlementaires en indemnités, en pensions de retraite et de réversion, en indemnités en cas de perte de mandat, sont sans commune mesure avec le droit commun.

On sait que l’élu à plein temps ne peut pas être un bénévole. On sait comment le député Alphonse Bodin, s’opposant au coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte en décembre 1851, montra comment on pouvait mourir pour 25 F (son indemnité de député qui lui était reprochée sur les barricades). Mais nos parlementaires nationaux ou européens ne risquent pas leur vie et ils n’ont pas à se plaindre de l’ensemble de leurs avantages.

Et le système est mauvais : Que des politiques mis en cause par la justice pour corruption en Espagne se présentent aux élections et soient élus largement ; que des élus en France, condamnés avec inéligibilité soient réélus ensuite, cela interroge…

Comment moraliser la vie publique dans ces conditions ? « Le peuple souverain » effacerait la condamnation : la justice étant démentie par le clientélisme antérieur qui ne demande qu’à se poursuivre. Le fait d’être un notable politique ferait que l’on devrait considérer comme véniel ce qui est condamnable pour un homme ordinaire, qui aura, lui, du mal à surmonter sa condamnation pour vivre après ?...

La politique n’a certainement rien à voir avec la morale, mais les hommes et les femmes politiques oui, ou, sinon, la démocratie perd de sa crédibilité et la route est ouverte aux populismes et aux autoritarismes qui en sont la conséquence. Le « tous pareils » mène facilement au « il faut quelqu’un qui remette les choses en place ! »

Mais pendant que les indignés de la Puerta del Sol et de la Plaza de Catalunya manifestaient sur place, des élections ont eu lieu et l’abstention n’a pas été l’élément essentiel du vote. Pendant que le malaise se manifestait publiquement avec le rejet du système politique, l’exercice du vote se déroulait normalement… Il y a quelques mois en Grèce, un vote régional et municipal confortait le pouvoir violemment contesté dans la rue pour sa politique de rigueur, et… bientôt au Portugal ?...

Voilà de quoi rassurer sinon moyen d’anesthésier les démocraties ?...

Quelque temps avant mai 68, Pierre Vianson-Ponté écrivait un édito dans Le Monde du 14 février disant que « la France s’ennuie ». Puis les événements de mai sont arrivés à partir d’une histoire d’accès interdit aux chambres d’étudiantes et de problèmes en sociologie en mars 68 à Nanterre. Des années après, des leaders de ces révoltes reconnaissaient ne pas avoir eu de projet politique et ne pas avoir débouché sur une prise du pouvoir en raison de cela, malgré Vincennes arrivé trop tard, dans une tentative de récupération politicienne, pendant le départ de De Gaulle à Baden-Baden auprès du général Massu.

J’ai l’impression d’une situation un peu analogue à celle du départ des événements de mai 68. Des mouvements de jeunes, rejoints par des adultes, mais sans but politique organisé. Un bouillon d’oppositions au système politique, aux partis existants, un désir de plus de démocratie directe mais sans les outils pour l’exercer, un microcosme libertaire rappelant les forums romantiques et poétiques de l’Odéon, mais quelque chose qui, tout en restant important, demeure marginal dans la concrétisation politique.

Si cela a été politiquement marginal en Espagne dans les votes exprimés, il ne faut pas le prendre à la légère. Les slogans, les idées, les condamnations qui se diffusent ont une influence à long terme sur une population qui est de plus en plus acquise à ce qui se dit là. Une sympathie se développe au-delà des scrutins. Sera-t-elle suffisante pour permettre la diffusion de cet état d’esprit hors des places occupées et arriver dans les quartiers ? La diffusion dans d’autres pays suivra-t-elle la popularité du livre de S. Hessel ?

Il serait politiquement intelligent que les partis se saisissent de ces débats, de ces idées, de ces utopies pour leur donner un avenir, pour montrer aussi aux jeunes qui les ont émises qu’ils et elles sont pris en considération et qu’ils peuvent, ces partis, contribuer ensemble à faire évoluer un système démocratique progressif, rompant avec l’immobilisme que les indignés lui reprochent.

La démocratie doit se renouveler et s’améliorer. Les partis politiques doivent comprendre que leur intérêt est de prendre en considération les aspirations de citoyens, des jeunes aussi, sauf à abdiquer, à camper sur des situations acquises et… couler ensuite avec le système !

Raymond BELTRAN

Le 30 mai 2011

www.republicains-laiques-audois.org

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