06 diciembre 2011

Le vote démocratique islamiste : une revanche identitaire? M. B. Ramas-Muhlbach

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Les partis islamistes ont le vent en poupe dans les pays musulmans qui désignent leurs représentants suivant un mode démocratique. Le 3 décembre 2011, la coalisation islamiste des Frères Musulmans a remporté (haut la main) les élections législatives en Egypte. Le 29 novembre 2011, le Parti Justice et Développement est devenu le premier parti islamiste à diriger un gouvernement marocain. Début novembre 2011, le Conseil national de transition libyen (CNT) a confirmé que le pays serait gouverné conformément aux dispositions de la Loi coranique (Charia). Le 24 octobre 2011, les élections démocratiques en Tunisie ont donné la victoire au parti islamiste Ennhada. Le 12 juin 2011, le Parti islamiste de la Justice et du Développement (AKP) a remporté les élections législatives en Turquie et ce, pour la troisième fois avec un score plus important que celui obtenu en 2007 et 2002. Rappelons bien évidemment, que les élections législatives dans les territoires palestiniens du 25 janvier 2006, ont donné la victoire au mouvement islamiste Hamas, à l’origine d’une scission, non plus seulement géographique mais également politique, de la Cisjordanie dirigé par le Fatah et de la bande de Gaza dirigée par le Hamas. Les élections palestiniennes en mai 2002 devraient selon toute vraisemblance, en être considérablement influencées.

Loin de conduire à la mise en place de régimes démocratiques et libéraux (en dépit des intentions des organisateurs), les révolutions arabes, ont favorisé une orientation islamiste pour ce qu’il en est de la gestion politique du pouvoir dans les Etats concernés. Bien évidemment, les partis vainqueurs des élections assurent (dans la plupart des cas) que le programme politique islamiste est modéré et qu’ainsi, la communauté internationale n’a aucune inquiétude à avoir. Pour autant, les mots « islamiste » et « modéré » restent fondamentalement antinomiques. En effet, les islamistes prônent l’application stricte des préceptes de la loi religieuse (Chari’a) localement, et la guerre sainte (Jihad) pour instaurer des Etats purement islamiques dans les pays qui ne sont pas dotés de ce mode d’organisation politique. Ainsi, et quelque soit le temps que prendra cette conquête, les islamistes vont continuer à se référer exclusivement à l’Islam pour ce qu’il en est de l’action politique à mener, avec un mode de pensée et de réflexion philosophique qui ne distingue pas entre le sacré et le profane.

Le choix démocratique islamiste dans les pays musulmans qui se sont ouverts à ce mode de désignation politique des représentants, n’est pourtant pas véritablement surprenant. Les musulmans découvrent les vertus de la démocratie, mais profitent de l’occasion pour affirmer leur identité. Pour les électeurs, le vote pour des partis islamistes ne signifie pas nécessairement une volonté d’évoluer politiquement dans un univers religieux mais constitue la revendication d'une civilisation spécifique musulmane, en réaction au modèle occidental qu’on a tenté de leur imposer. Sur ce point, le droit à l’expression devient un moyen de consolider une identité où l'Islam est au centre de l'espace social, comme si le vote était plus identitaire que religieux.
Cette orientation islamiste contemporaine du vote, n'est d’ailleurs pas sans rappeler les élections en Algérie de décembre 1991 qui avaient donné la victoire aux islamistes, avant d’être annulées. Le Front Islamiste du Salut avait alors été dissous, à l’origine d’une plongée de l'Algérie dans la violence. La menace islamiste était alors invoquée comme prétexte pour maintenir le pouvoir algérien en place, accompagné de massacres et autres disparitions d'opposants. A cette époque, les véritables maux de la société algérienne en l’occurrence la corruption, l’absence de libertés et l’ignorance étaient occultés. Aussi, il ne serait pas surprenant que dans les mois à venir, le régime d’Alger soit renversé à l'instar de la vague islamiste qui se propage dans les pays musulmans.

L’identité intrinsèque des populations musulmanes a longtemps été niée soit parce qu’il était tenté de leur imposer de façon autoritaire une modernisation de la société conformément à la projection occidentale, soit parce que les dictatures mises en place en terre d’Islam l’étaient sous couvert de lutte contre le terrorisme islamiste, soit enfin parce que le modèle social de l'Islam est contesté dans les pays européens où des courants populistes critiquent l’immigration musulmane, refusent les coutumes musulmanes (voile islamique, abattage hallal, hallalisation des cantines et des restaurants, adoption des préceptes religieux à l’école, à l’hôpital, dans l’entreprise), les constructions d’édifices musulmans (mosquées avec minarets). Il est également affirmé une identité européenne et chrétienne avec une agitation du spectre de l’islamisme.

Aussi, les musulmans sont-ils à la recherche d’une synthèse entre religion et modernité avec une conception de la vie politique et de l'identité tournée vers l'Orient. Ainsi, Sur le plan économique, les islamistes sont assez pragmatiques et adoptent les règles du libéralisme, retent tournés vers l’extérieur, ne serait-ce que pour rassurer la communauté internationale. Pour leur part, les musulmans qui ont placé leur confiance dans les partis islamistes sont à la recherche d’une économie redistributrice, d’un développement économique local, et attendent surtout une amélioration de leur quotidien.

Le vote islamiste constitue également un vote sanction de la part des élites et des classes moyennes à la conquête de liberté d’expression qui entendent également punir les clans au pouvoir, corrompus et dotés de privilèges qui entravait l’évolution de leur processus politique, même si la rupture avec le passé ne doit pas mettre de côté la recherche d’un ordre et d’une sécurité. Il y a enfin le vote des musulmans concernés par un taux important d’analphabétisme. Les partis islamistes correspondent à leur culture et à ce qu’ils connaissent du monde et de la vie sans avoir à se torturer sur les différences de portée entre les programmes de tel ou tel candidat, en dépit de la force qui pourrait se dégager des messages respectifs.

En fin de compte, l’Islamisme se présente-il, avec sa propre compréhension du monde, comme un système alternatif au projet laïc occidental en perte de vitesse. La crise économico-financière dans le monde montre les limites du libéralisme occidental. Les populations s’appauvrissent en même temps qu’elles perdent tout repère en termes de valeurs morales. La jeunesse, dans une atmosphère décadente de permissivité avec une consommation excessive d’alcool, de drogues et de sexe, grandit dans un cadre politique où les identités respectives des Etats disparaissent avec la suppression des frontières, des monnaies et des législations nationales. Le modèle de référence en Islam devient alors la Turquie, stable politiquement, prospère économiquement, aux portes de l’Europe, tout en ayant abandonné les principes républicains et laïcs qu'elle avait adoptés en en 1937.

Ce que l’Islamisme sous-estime néanmoins, c’est la place de la femme dans la société qui n’a pas envie de rester figée dans un statut minoré de soumission, quand bien même elle déciderait, pour des raisons culturelles, de continuer à porter le voile. De même, les minorités chrétiennes catholiques, coptes ou évangélistes en terres d’Islam refuseront toujours leur marginalisation. Il y a enfin l’intelligentsia musulmane qui a placé son combat dans la défense des valeurs universelles, des droits de l’homme et de la laïcité qui poursuit la lutte se sorte que ces idéaux ne soient pas relayés au second plan.

La montée de l’islamisme démocratique devrait donc provoquer de nombreux remous avant que l’Islam ne montre ses limites et admette qu’Israël n’est pas un Etat colonial installé dans cet endroit du monde par des puissances occidentales qui sont peut être elles-mêmes en train de disparaître. A terme, devrait subsister de cette opposition entre les systèmes laïc occidental et fanatique islamiste, un équilibre subtil entre temporalité, spiritualité et tolérance mais la route reste semée d'embuches.